La petite histoire de l’Eglise Réformée au Mans & dans la Sarthe

Nous avons fêté en 2011 les 450 ans de présence protestante dans la Sarthe. C’est en effet en janvier 1561 qu’a lieu au Mans la première délibération du consistoire (ce que nous appelons aujourdhui Conseil Presbytéral). La médiathèque du Mans conserve une copie d’époque du registre des délibérations de ce « consistoire ». Les assemblées, à cette époque, se tiennent dabord, par prudence, dans des maisons particulières. Puis elles s’exposent au grand jour, en particulier sous les halles de bois qui se trouvaient sur l’actuelle place de la République. La communauté du Mans bénéficie initialement de deux pasteurs puis, après une période troublée qui voit leur départ et linterruption temporaire du culte, l’église de Paris envoie au Mans un pasteur formé en Suisse, Pierre Merlin. Ce dernier réorganise le consistoire, qui comprend désormais, outre le pasteur, dix anciens et deux diacres. Léglise réformée ne sorganise pas qu’au Mans, mais aussi dans les bourgs de Mamers, Noyen-sur-Sarthe, La Ferté[-Bernard] et Château-du-Loir.

Mais l’église réformée du Mans est à peine « dressée » qu’elle est jetée dans les troubles des guerres de religion. Le 3 avril 1562, conformément à la politique du chef du parti huguenot, le prince de Condé, les protestants du Mans prennent pacifiquement le contrôle de leur ville avec l’intention déclarée de défendre le roi contre les menées des factieux catholiques. Cette situation se maintient jusquau 11 juillet, date à laquelle la ville est abandonnée, délivrance que l’historiographie catholique a attribué à un miracle de sainte Scholastique, patronne de la ville fêtée ce jour-là. Cette courte période est marquée par le pillage de la cathédrale et de plusieurs couvents et églises de la cité, événements qui ont profondément marqué la mémoire locale.

Les guerres de religion, entrecoupées de fragiles tentatives de pacification, vont durer une trentaine dannées marquées par des exactions perpétrées par des chefs de guerre des deux camps. L’interdiction du culte y compris pendant les périodes d’accalmie et les pertes humaines affaiblissent considérablement le protestantisme manceau qui enregistre de nombreuses défections.

En 1598, l’Édit de Nantes met fin, on le sait, à la guerre civile et va assurer, sur une assez longue durée, une existence légale quoique très encadrée au culte réformé. Pour la première fois, la communauté du Mans peut se doter dun véritable temple. Le temple dit de Bel-Air est construit paroisse Sainte-Croix sur un terrain donné en 1610 par un certain Jehan Pousset, sieur de la Tousche. Il se situe dans le secteur de lactuelle rue de la Presche qui lui doit son nom. Les églises du Mans et d’Ardenay appartiennent au « colloque » du Maine qui, avec ceux d’Anjou et de Touraine, forment une province synodale. La liste des églises rattachées au colloque du Maine varie quelque peu au cours du temps ; celle présentée au synode national d’Alençon en 1637 en recense treize dont sept situées dans l’actuel département de la Sarthe, desservies par quatre pasteurs : Le Mans et Ardenay, Saint-Aignan et Mimbré, Pringé et Gallerande, Château-du-Loir. Le nombre de lieux de culte, occasionnels ou réguliers, est cependant plus important. La plupart de ces lieux de culte, détruits au cours des persécutions ou transformés par l’usage, n’ont guère laissé de traces. Ce protestantisme disséminé, lié à linfluence de quelques familles nobles souvent unies par des liens de parenté, est quantitativement très faible.


La liberté relative accordée aux protestants par lédit de Nantes ne va cesser dêtre amputée au cours du 17e siècle et surtout sous le règne personnel de Louis XIV, par une jurisprudence et une législation de plus en plus restrictives. Le point d’orgue de ce mouvement est, on le sait, lédit de Fontainebleau doctobre 1685 qui révoque celui de Nantes et interdit lexercice public de la « religion prétendue réformée ». Cette mesure, qui n’est en fait que l’aboutissement dun long processus, provoque l’abjuration massive des protestants restés en France. On s’avise même d’imposer, à la fin de novembre 1685, le logement de troupes chez les protestants du Mans « pour les obliger à faire leur abjuration et d’en mettre un nombre suffisant pour les y faire penser sérieusement. » La Révocation de l’édit de Nantes provoque aussi une vague d’émigration vers les pays du Refuge, en Angleterre, Hollande, Allemagne ou Suisse. Le droit d’émigrer est laissé aux pasteurs qui disposent de quinze jours pour cela et doivent abandonner sur place leurs enfants de plus de sept ans. Le ministre du Mans Pierre Pezé des Gallesnierres part ainsi pour l’Angleterre puis l’Irlande.

Que reste-t-il du protestantisme sarthois après la Révocation ? La plupart des «Nouveaux convertis» ne sont sans doute que des catholiques de façade. Mais y eut-il, au-delà des résistances individuelles, une pratique collective « au désert » ? Dans un protestantisme déjà très minoritaire et durement éprouvé, de telles résistances ont dû être très marginales.


La dernière période qui commence avec l’Édit de Tolérance de 1787 et la Révolution française est aussi, paradoxalement, la moins étudiée. Lorsquen 1875, l’église réformée du Mans entreprend des démarches en vue de sa reconnaissance officielle par les autorités, on apprend qu« il y a plus de vingt-cinq ans que [le] culte [protestant] est célébré au Mans ». D’abord assuré par le pasteur dAngers, il l’est ensuite par des pasteurs en résidence au Mans. La reprise du culte protestant au Mans au milieu du 19e siècle est à mettre en relation avec le développement économique et démographique de la ville qui voit sa population tripler entre la Révolution et la fin des années 1870 et où viennent s’installer un certain nombre de protestants originaires d’autres régions. Ce phénomène est renforcé par l’arrivée d’Alsaciens et de Lorrains suite à l’annexion de ces deux provinces à l’Allemagne en 1871. Une seconde cause, dont il conviendrait dapprécier limportance, se trouve dans les conversions au protestantisme. Elles résultent notamment de campagnes d’évangélisation menées par des missionnaires appartenant à la mouvance dite du Réveil, qui entend revenir à la doctrine des réformateurs et redonner au protestantisme une piété plus vivante. C’est d’une certaine manière le cas de Thomas George Messervy (1832-1917). Jeune évangéliste à Jersey dont il est originaire, il suit une formation théologique de tendance évangélique à Nîmes et à Lausanne, avant de devenir, de 1856 à 1863, le premier pasteur en résidence au Mans. Il pratique un prosélytisme actif en organisant des réunions dans diverses localités du département.

Au Mans, la demande de reconnaissance officielle de la paroisse présentée par le Consistoire de Nantes reçoit un avis favorable du Conseil municipal dans sa séance du 10 décembre 1875 et aboutit, le 20 novembre 1877, à un décret ministériel créant au Mans un poste de pasteur rémunéré par lÉtat. Cette situation durera jusquà la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905. Un financement partiellement public va de même faciliter la construction de lactuel temple de la rue Barbier en remplacement dun local utilisé depuis 1861, rue du Bourg-Belé. Oeuvre de l’architecte départemental Louis-Jean Raoulx, le nouveau temple est inauguré par le pasteur Paul Fargues, le 29 mars 1900.

Aujourdhui, l’Église réformée au Mans et dans la Sarthe compte 230 foyers. Son pasteur est, pour la première fois de son histoire, une femme.

 D’après une conférence de Didier Travier